Vos souvenirs du 18 mars 1962 (accord d'Evian)

Histoire de France, musée, régions...

Modérateur : Françoise T.

Répondre
Gilles D.
Messages : 244
Inscription : ven. mars 12, 2010 11:24 am

Vos souvenirs du 18 mars 1962 (accord d'Evian)

Message par Gilles D. » mer. mars 14, 2012 6:43 pm

Voici vos témoignages sur ce dimanche 18 mars 1962, jour de la signature des accords d'Evian, qui mettent fin à huit années de guerre en Algérie. Le cessez-le-feu prend effet immédiatement.

Témoignages d'appelés du contingent

Vivant mais très perturbé
Georgette, Poitiers
Le 18 mars 1962 j’habitais à Bron dans la banlieue lyonnaise, avec mon mari de retour d’Algérie où il venait de passer 23 mois en tant qu’appelé. Il est revenu très perturbé et a souffert longtemps de l’estomac. Mais il était revenu, et en vie ! De même que mes deux frères.

A l’annonce de cette signature, j’ai ressenti un profond soulagement. Je l’attendais depuis si longtemps ! J’étais sûre que le général de Gaulle mettrait un terme à cette guerre, mais quand ? les espoirs ont été souvent repoussés, entrecoupés de longues périodes de doute.

A ce soulagement s’ajoutaient une tristesse et des regrets. Je pensais à deux collègues tués un mois avant au Métro Charonne, à mon ami Jean-Claude tué dans une embuscade en Algérie et à tous ces jeunes appelés envoyés là-bas contre leur gré et qui ne reviendraient pas.

Quel gâchis, quelle idiotie, tant d’atrocités, de déchaînements de haine et de violence, tout ça pour quoi ?
Ce n’est qu’un au revoir…
Jean-Pierre, Besançon
Quand je repense à cette période, qui a marqué notre jeunesse, trois choses principalement me reviennent à l’esprit.

Oran, cette ville magnifique, fief de l’OAS, qui était secouée journellement par des explosions, surtout en soirée. Le drapeau algérien, qui, début juillet 1962, supplanta le drapeau français.

Le chant entonné par les pieds-noirs de notre régiment. Groupés sur le pont du bateau qui nous ramenait en Métropole, regardant s’éloigner leur terre, les larmes aux yeux, ce « Ce n’est qu’un au revoir » avait des accents pathétiques.
Fini les crapahutages !
Georges, Tassin
Après trois mois passés à Bizerte en 1961, où quatorze camarades sont tombés, j’ai parcouru toute l’Algérie d’est en ouest : les monts de Hemcen, le massif de L’Ouarsenis, les gorges de Palestro, la petite et la grande Kabilie, les Aurès, la région de Constantine, comme appelé au 2ème régiment parachutiste d’Infanterie de la Marine.

Je me souviens de ce 19 mars. Nous étions sous la tente vers Jémmapes quand notre Adjudant chef est entré et nous a annoncé : « ça y est les gars, l’accord de paix a été signé hier, le cessez-le-feu prend effet aujourd’hui à midi ! ».

Fini les crapahutages, les risques d’embuscade. Une pensée vers la famille qu’on allait retrouver.
Le salut au drapeau algérien
Gilbert, Aubergenville
Le 19 mars, notre convoi de dix-huit camions, plus les trois véhicules armés de protection, revenait d’Oran. Nous y avions conduit des pieds noirs pour prendre le bateau.

Dans les environs de Tiaret, le véhicule de tête s’est arrêté brutalement face à un barrage de herses en travers de la route. Nous sommes rapidement descendus des véhicules en nous protégeant.

Soudain, une voix descendant des pinèdes nous annonçait que les accords d’Evian étaient signés, que la guerre était finie et que les combats devaient cesser. Cet homme, qui s’est montré en levant le drapeau algérien, nous a demandé de venir assister à la cérémonie du lever des couleurs de leur drapeau.

Notre chef, un jeune sous-lieutenant, lui aussi appelé du contingent, nous a demandé de nous y rendre par petits groupes, chargeur engagé. Dans un bosquet tout proche nous avons rencontré une vingtaine de jeunes soldats du Front de Libération national. Nos ennemis d’hier, ceux qui avaient tué nos camarades au combat ! Ils nous ont intimé l’ordre de nous mettre au garde-à-vous ; nous avons tous refusé. Nous avons assisté à la sonnerie du clairon et au lever du drapeau, puis nous avons regagné nos véhicules et notre campement.

[…] Je n’oublierai jamais les camarades tués à côté de moi ou grièvement blessés. Des chocs psychologiques très forts pour nous qui étions jeunes et pas très endurcis pour vivre des cruautés de ce genre !

[…] Avec le recul j’attribue une très grande importance à la paix : c’est un bien précieux, un trésor.
Dans la tempête
Louis, Moûtiers
Le 18 mars 1962 je me trouvais en mer sur un vieux rafiot, navigant de Mers El Kébir vers Marseille, au sein d’une unité de gendarmerie mobile basée en métropole qui avait achevé un séjour de plusieurs mois à Oran. La mer était démontée.

L’ambiance était à l’image de ce triste temps, car nous pensions à l’immense gâchis, hélas prévisible, qui se réalisait maintenant avec l’exode massif des pieds noirs.

Conscients que le terrible slogan « La valise ou le cercueil » allait s’appliquer implacablement, nos pensées allaient aussi vers ceux qui, fidèles à la France, étaient contraints de rester là-bas, les harkis en particulier.

Une grande amertume et un terrible sentiment d’impuissance nous habitaient devant cette page de l’histoire qui se tournait dans la douleur.
Faire le vide
Jean-Claude, Saint Just
Je venais de réintégrer la vie civile depuis dix jours, après vingt-huit mois de service militaire dont la majeure partie passée en Algérie ! Il me fallait maintenant faire le vide si possible sur ce que j’avais vécu là-bas, essayer d’oublier…

Mais comment ne pas repenser à tous ces faits dramatiques qui, des années durant, reviendront hanter les cauchemars de mes nuits !

Cela dit, la France profonde était lasse de la violence qui émanait des événements d’Algérie. Même si les accords d’Evian n’étaient qu’un pis-aller, ils faisaient naître l’espoir que ce drame allait enfin s’achever. Hélas, la suite prouvera que d’autres drames étaient encore à venir…
Camaraderie et entraide
Bernard
Ayant participé à cette guerre et perdu cinq de mes camarades, sans parler des rebelles qui sont tombés devant nous, cette journée a été pour moi un moment fort, la fin d'une période où des jeunes de 20 ans allaient se faire tuer pour une cause improbable.

La façon dont les accords d'Evian ont été appliqués par la suite fait qu'il me reste beaucoup d'amertume envers les gouvernements des deux pays impliqués. Je conserve malgré tout le souvenir de la camaraderie et l'entraide en opération ou au repos qui unissaient les appelés.
Des Français tiraient sur des Français
René Deroo
J’étais en Algérie et je ne me rappelle pas que nous ayons sauté de joie. Il faut dire qu’après les putschs on se méfiait des nouvelles, bonnes ou mauvaises. J’étais à 70 km d’Alger.

Quelques jours après nous avons fait mouvement sur cette dernière. Notre crainte était d’avoir à faire contre les Paras et la Légion qui étaient pour l’Algérie française.

En campement sur le haut d’Alger nous voyions les t36 mitrailler le quartier de Babel Oued : des Français tiraient sur des Français ! Tristes souvenirs.
Désarmer les civils
Jean-Claude
En Mars 1962 j'étais en Algérie sous les drapeaux en tant qu'appelé. Cela faisait 1 an et 1/2 que j'avais quitté la France. A cette époque ma compagnie du 9ème régiment d'infanterie de Marine était en poste à Béni-Amrane, petit village à l'entrée des gorges de Palestro en Kabylie.

Les différentes sections de ma compagnie étaient réparties dans des postes militaires, très souvent sur des pitons. Leurs missions étaient de traquer sur le terrain par des opérations et des embuscades les "rebelles" à la politique coloniale française. Nous approchions de la fin de cette guerre, notre "travail" dans ce secteur était très allégé et les contacts avec les rebelles pour ainsi dire nuls.

Nous les appelés, nous attendions avec impatience cette fin de guerre que nous commencions à entrevoir avec bonheur. Ainsi que nos familles et fiancées.
Nous étions commandés par un capitaine pro OAS et qui s'était impliqué avec les putschistes militaires en 1961, donc très revanchard.

Moi-même, à la section de commandement, j'avais la charge avec d'autres militaires du contingent de désarmer les civils à qui l'on avait promis l'Algérie Française et que nous avions armés quelques années plus tôt, qui étaient sensés se défendre et défendre leur village des "terroristes". Mission pas facile sur tous les plans. Je pense à ce qu'ils ont dû subir à l'indépendance de l'Algérie comme vengeance !!

Quelques jours avant les accords d'Evian notre "Vieux" (notre capitaine ) lançait encore sa compagnie dans des opérations pour essayer jusqu'au dernier moment de "bouffer du fell" comme il disait.

Pour nous l'important c'était le 19 mars 1962, jour du "cessez le feu" en Algérie à midi. Le message du général Ailleret lancé sur les ondes de nos postes à transistors a amené une joie extraordinaire et a été fêté comme vous pouvez le penser. Nous fûmes consignés dans nos quartiers pour ne pas faire éclater cette joie à l'extérieur !
Un jour, la fraternité ?
Pierre
Avec le recul, nous faisons le constat amer d’avoir été renvoyés par un peuple qui garde malgré tout une relation obligée par ces années de partage.

Aurons-nous un jour la possibilité de vivre en harmonie, dans nos différences culturelles ? Je rêve que les générations futures se rejoignent fraternellement.
Aspiration à l’indépendance
Jacques
Le dimanche 18 mars 1962 au soir, à l’heure du dîner, au mess officier, autour du transistor, nous avions écouté en silence, l’allocution du Général De Gaulle.

A la suite de cette allocution, le silence se prolongeait car les sentiments des uns et des autres pouvaient être différents. Personnellement j’étais satisfait, car au cours de mon séjour auprès des populations musulmanes, parlant l’arabe dialectal sans le truchement d’un quelconque interprète, je m’étais rendu compte de l’aspiration de beaucoup d’Algériens à l’indépendance.

Un rapide coup d’œil vers mes voisins de table me permis de constater que les « réservistes » éprouvaient une certaine satisfaction.

La perspective du retour à la paix, à un retour plus rapide dans nos foyers respectifs, à un éventuel raccourci du temps de présence sous les drapeaux, l’emportaient sur toutes autres considérations.

Seul le Capitaine eut des larmes aux yeux en nous disant : « Combien de camarades sont morts pour rien. Après l’Indochine, c’est une nouvelle humiliation ! »

Nous partagions son point de vue. Quant aux accords d’Evian, nous espérions qu’ils seraient respectés, mais nous en doutions !
Témoignages de pieds-noirs

Solidarité à Lyon
M. Veisseire
Toute ma famille habitait l’Algérie. Mon mari et moi étions seuls à Lyon. Nous avions du recul et pensions que l’indépendance était inéluctable. Les Lyonnais ont fait preuve d’une grande solidarité.

Tous les jours ils allaient chercher des pieds noirs à l’aéroport et les hébergeaient chez eux. Nous avions le cœur serré pour les harkis. Les pieds noirs étaient des gens de grand courage, ils ont réussi à refaire surface.

Les accords d’Evian ont été bâclés. On n’a traité qu’avec le FLN alors qu’il y avait d’autres mouvances. Ce sont maintenant les petits-fils du FLN qui tiennent les rênes du pouvoir.

Ma famille a toujours eu de bons rapports avec les Algériens et encore maintenant.
Une trahison
Claire et Robert
Comme Français d'Algérie, les accords d'Evian nous sont apparus comme une trahison de la France.

Une décision qui allait à l'encontre de toutes les promesses du chef de l'Etat, le général De Gaulle. Une décision dont nous savions qu'elle allait apporter non pas le cessez-le feu annoncé et la paix retrouvée mais le redoublement des exactions du FLN à notre égard, que nous soyons catholiques ou juifs , ainsi qu'à l'égard des musulmans qui avaient cru à la promesse française.

Nous n'avons pas lu le contenu de ces accords parce que nous savions qu'ils n'allaient pas être respectés et que le terrorisme allait s'amplifier.

A leur annonce, nous avons compris une seule chose : il nous fallait fuir au plus vite.

La suite des évènements nous a malheureusement montré que nos appréhensions étaient en deçà de la réalité car nous n'avions pas prévu que l'armée française, sur ordre, ne protégerait pas ses compatriotes.
Responsable éditorial audience Web Chrétien

andrevii
Messages : 848
Inscription : ven. mai 21, 2010 10:58 am
Localisation : Wasquehal (France)
Contact :

Re: Vos souvenirs du 18 mars 1962 (accord d'Evian)

Message par andrevii » mar. mars 20, 2012 12:21 pm

Bonjour. Comme tous mes camarades de la classe 56/2A j'ai fait ce qu'il convient maintenant d'appeler la guerre d'Algérie. Je n'aime pas en parler car cinquante ans après, j'en ai retiré le sentiment d'un incommensurable gachis. Je ne suis d'ailleurs pas le seul, les politiques, les historiens, les rappatriés n'osent pas aborder les véritables causes de cette tragédie car elles culpabilisent tout le monde et les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux.

L'Algérie contrairement à ses voisins maghrébins fut une colonie de peuplement et c'est un déni de justice, le refus du fait démocratique qui a été cause de l'affrontement irréversible de deux peuples. Et les algériens de souche européenne sont tombés dans le piège la tête baissée sans que le pouvoir politique ne leur offre la chance de la relever.

Les algériens de souche autochtone ont certes acquis l'indépendance mais au prix de quels traumatismes. Aujourd'hui ils souffrent encore du syndrome du colonisé, ils sont méfiants, inquiets, ne font confiance à personne.

Je pense qu'il faudra encore une génération de distance pour qu'enfin une confiance, une estime et une considération réciproques s'instaurent de manière définitive. Ce vœux prévaut sur toute autre forme de conclusion - André.

Répondre